
L’hiver version tropiques. J’échoue dans le fourmillement de Bangkok sous 35°C. Ça fleure la décontraction et les beignets. Je cours à travers une ribambelle de guest houses pour embrasser de vieux amis.
Quelques heures plus tôt, encore à Tokyo, je fêtais la bascule vers une année neuve, à l’orée des temples et sous la neige. Dans ma besace, contre mon flanc essoufflé, il y a les trésors amassés au fil de mon périple japonais et quelques autres. Dans le désordre : mon carnet de voyage, où se gribouille ma mémoire ; mon appareil photo, ce fidèle camarade ; une trentaine d’heures d’enregistrements destinés à un projet radiophonique et l’enregistreur de luxe qui les a permises ; une housse brodée dans laquelle se cache ma précieuse collection de bijoux anciens (je la transportais alors partout en vertu d’une superstition familiale) ; des cadeaux miniatures avec et sans valeur ; et enfin, des espèces et mes papiers, exception faite de mon passeport, toujours logé dans la doublure du sac XXL.
Je retrouve mes proches, nous avons des projets, et je suis aussi là un peu pour le travail. Nous sillonnons une partie reculée du pays et rencontrons une foule de personnages. Quinze jours s’écoulent comme une seule journée. Retour expéditif à Bangkok : l’avion décolle le lendemain direction Paris.
En ce dernier soir, j’ai rendez-vous dans un haut-lieu culturel. Mon hôte se prénomme Rose, elle coordonne un théâtre traditionnel de marionnettes. Le quartier grouille de touristes du monde entier, la terrasse en bois, avec ses pergolas joliment agencées, est saturée. Rose nous a réservé une petite table collée à la baie vitrée. Je prends place dans le fauteuil face à elle, je sors le carnet de ma besace restée en bandoulière et la discussion s’amorce avec un naturel déconcertant dans le brouhaha général. Rose parle un anglais admirable, elle me séduit immédiatement par son intelligence et sa camaraderie.
À un moment donné, je décide intérieurement de « m’installer » ostensiblement dans cet échange. Je comprends que nous avons encore 30 minutes avant que le spectacle ne commence. Je me défais donc de ma veste et de ma besace, que je fixe par un nœud serré à l’accoudoir du fauteuil, contre la baie vitrée. Parce que, même en cet instant, aguerrie, je ne perds pas de vue que des pickpockets puissent rôder dans les parages : l’endroit est parfait pour eux ! Mais Rose ne me quitte pas des yeux, les serveurs sont attentifs à notre présence et mon sac me semble parfaitement en sécurité, ainsi à mon contact, ainsi attaché. Je replonge avec délice dans la discussion.
La sonnerie retentit : il est l’heure de passer en salle. Je me lève, tout sourire, et je jette un œil à ma besace. La place est vide… Un fou-rire de surprise, nerveux, me saisit. Je regarde Rose, perplexe, et l’interroge : « have you seen anything special ? » Aussitôt elle mobilise l’équipe, mais tous répondent unanimes qu’ils n’ont rien fait, rien vu. Nous lançons rapidement une opération de recherche à travers la terrasse, sollicitant les touristes en vain. Puis nous nous précipitons dans le bureau du théâtre pour visionner les 30 dernières minutes filmées par les caméras de surveillance.
À la 13e minute, nous apercevons un corps masculin, trapu mais incroyablement souple, zigzaguant entre les tables. Sans nul doute, il maîtrise l’emplacement et la trajectoire des caméras, puisqu’à aucun moment les images ne révèlent son visage. Ainsi ce corps sans tête survole et danse tel une ballerine, réussissant ce rêve de l’invisibilité, au point que personne ne se souviendra de son passage. Une autre vidéo dévoile une main experte plongeant à la verticale dans le fauteuil, évitant au millimètre près ma hanche, suffisamment papillon pour que Rose ne l’aperçoive pas, et hop ! Elle défait le nœud que je croyais inviolable en un quart de seconde… Le corps repart aussi léger qu’il est arrivé et se volatilise dans la pénombre. Mon alliée et moi restons muettes. Nous peinons à croire au talent dont nous venons d’être témoins.
Tour à tour, je me sens terriblement dépitée en songeant à tout ce qui vient de m’être pris et qui compte pour moi ; soulagée que mon carnet de voyage ait été épargné et que le passeport soit resté à l’hôtel ; admirative et bonne perdante face à ce monstre sacré du larcin.
Il est 23h ici. Je ne sais pas par quel miracle j’arrive à joindre la MAIF à l’autre bout de la planète. Le message est limpide : « ramenez une déclaration de vol et nous vous rembourserons tout ». Je dois impérativement être à l’aéroport à 6h. Un compte à rebours commence alors : il faut trouver un commissariat où un flic non corrompu parlera anglais. Rose passe un coup de fil à sa meilleure amie. Je vois débarquer dans la rue quelques instants plus tard un gros camping-car multicolore. Une femme voluptueuse tout droit sortie d’une émission de drag-queen, me fait signe de monter. Et nous voilà toutes les trois patrouillant Bangkok by night. Après quatre commissariats et quelques cocktails, je trouve le saint-graal…
Je garderai un souvenir puissant de cette nuit épique, si riche en rire, en aventure et en amitié. De retour en France, la MAIF m’a tout remboursé sans délai, y compris les trucs pour lesquels je n’avais ni facture, ni justificatif.
Merci !

